La question du minerai de fer pour la période médiévale (IXe – XVIe siècle)

Pour faciliter la lecture, nous vous invitons à ouvrir cette page contenant quelques cartes afin de faciliter la compréhension du texte.

1 – La disparition de l’exploitation des minerais rocheux :

              Les minerais rocheux utilisés au cours de la période antique étaient généralement des minerais à base majoritairement de magnétites (site de Makino dans le département de Shiga ; site de Kanakuro dani dans le département de Hiroshima…), similaires à ceux extraits dans la péninsule coréenne ou en Chine. On n’en sait cependant actuellement guère beaucoup plus.

              On ignore également le moment et les raisons précises où les minerais de fer rocheux furent définitivement abandonnés. Les derniers sites à utiliser des minerais de fer rocheux cessent leurs activités au cours du IXe siècle. Cependant, la préférence des sables ferrifères vis-à-vis des minerais de fer rocheux s’était manifestée dès la fin du VIe siècle. Entre ce VIe et ce IXe siècle, on a donc cohabitation, parfois à moins d’une cinquantaine de kilomètres de distance, de sites employant uniquement du minerai de fer rocheux et de sites employant uniquement des sables ferrifères.

On observe également une différence dans la répartition des sites en fonction de la matière première utilisée, et ce, notamment dans la région du Chūgoku (Cf. Figure 1). Ce phénomène fut déjà relevé auparavant par Mitsunaga (Mitsunaga, 2003) et Uwagaki (Uwagaki, 2010b). Il s’avère ainsi que les sites utilisant du minerai de fer rocheux sont majoritairement implantés au sud, essentiellement le long de la San.yōdō, la voie de communication terrestre majeure dans la région pour relier l’île de Kyūshū à la région du Kinai où se trouve la Cour impériale. Les sites utilisant du sable ferrifère sont quant à eux implantés plus au Nord, dans les montagnes de la région du Chūgoku. Cette implantation fleurira d’ailleurs au cours de la période médiévale alors que les localisations plus au Sud ne seront guère plus utilisées, de même que le minerai de fer rocheux sera totalement abandonné.

Figure 1, Carte de répartition des sites de réduction de la période antique en fonction du type de minerai utilisé dans la région du Chūgoku (d’après Uwagaki, 2010b)

On ignore encore à l’heure actuelle les raisons précises de cet abandon. Uwagaki (Uwagaki, 2010b) suppose néanmoins un épuisement des ressources minérales utilisées jusqu’à présent. Ce phénomène aurait effectivement pu induire un redéploiement des sites de réduction à la période médiévale vers les zones se concentrant sur l’emploi du sable ferrifère, ce dernier abondant notamment dans les chaînes montagneuses de la région du Chūgoku. Les détails concernant ce changement demeurent relativement flous.

Figure 2, Répartition des sites de réduction dans la région du Chūgoku du XIe à la fin du XVIe siècle (d’après Kakuda, 2010)

Ainsi, à partir de la fin du IXe siècle, les scories et les autres données métallurgiques issus des sites archéologiques et de leur environnement présentent dans l’ensemble, du sud du Kyūshū au Nord-Est du Honshū, les signes d’un passage définitif aux minerais de fer sablonneux. Il convient donc d’étudier les caractéristiques de ce minerai, sa répartition et les moyens que les Japonais mirent en place pour le récolter.

2 – Le sable ferrifère :

Appelé satetsu砂鉄 – soit littéralement « sables de fer » – l’appellation désigne en Japonais contemporain les sables contenant principalement des oxydes de fer. On notera que les traductions dans les publications francophones sont les plus diverses : « sables ferrugineux » (Degore, 1999), « sable métallifère » (Irvine, 2006), « sable métallique » (Le Coze, 2005), et même un inexplicable « fer des marais » (Bongrain, 2004). Néanmoins, ces diverses appellations ne nous semblent pas assez prendre en compte la possibilité d’utiliser ces sables comme source de minerai de fer. Aussi, reprenant l’appellation utilisée par Jean Bienfait (Bienfait, 1963), la traduction de « sables ferrifères » a donc ici été privilégiée pour recouvrir le sens de matière première permettant d’obtenir du fer.

2.1 – Appellations des sables ferrifères:

Un des premiers types d’appellation fut fonction du lieu d’extraction des sables ferrifères. Il est quasiment impossible de connaître la date d’origine de l’emploi de ce type de terminologie mais on peut sans aucun doute la faire remonter au moins au début de la période Edo江戸 (XVII-XVIIIe siècle, Kawase, 1995b).

Les sables récoltés ainsi dans les rivières et les cours d’eau étaient dénommés kawa satetsu川砂鉄 (sables ferrifères de rivière). Les sables ferrifères récoltés sur les littoraux étaient appelés hama satetsu浜砂鉄 (soit « sables ferrifères des plages »). Enfin, les sables extraits dans les montagnes étaient appelés yama satetsu山砂鉄 (« sables ferrifères de montagne »).

Cependant, les appellations revenant le plus couramment, y compris dans les publications actuelles, sont certainement les deux termes permettant traditionnellement de caractériser la qualité du sable : Masa satetsu真砂砂鉄 (sables ferrifères « sable pur ») et Akome satetsu赤目砂鉄 (sables ferrifères « œil rouge »).

Les explications de ces deux termes sont incroyablement nombreuses, et nous tenterons ici de donner un aperçu des hypothèses les plus courantes.

Tout d’abord, reprécisons l’appellation originelle intégrale. Tawara Kuni.ichi俵国一 (Tawara, 1933) évoque dans son ouvrage deux termes employés par les derniers maîtres ferrons en activité à son époque. Ces deux termes divisaient le sable ferrifère en deux grandes catégories : Masa kogane真砂小鉄 et Akome kogane赤目小鉄. Tawara précise immédiatement que l’appellation de kogane小鉄 (littéralement « petit fer ») est la désignation originelle du sable ferrifère dans la région du Chūgoku, au Sud-Ouest de l’île de Honshū. Hasegawa Tatsuhiko (Hasegawa, 1963) précise également, près de 30 ans plus tard, que les appellations de masa et d’akome étaient des désignations employées originellement dans le San.in.dō山陰道 et le San.yōdō山陽道. Ces appellations furent données afin de les caractériser par rapport à leurs aspects et à leur réaction au feu.

Le masa désignait ainsi un sable de couleur noire. Il comporterait d’après les descriptions des ferrons et forgerons peu d’impuretés (d’où son appellation de « sable pur ») et permettrait de produire un acier de bonne qualité. Cependant sa zone de production est très limitée et cantonnée à la région montagneuse d’une partie du San.in.dō, comprises entre la région Est du département du Shimane et la région Ouest du département du Tottori, avec pour centre principale l’ancienne province d’Izumo (département du Shimane ; Cf. Figure 1).

L’akome, quant à lui, désignait un sable de couleur brun-rouge foncé (d’où son appellation d’« œil目 rouge赤 »), généralement de plus faible granulométrie que le masa. Opposé au masa, il était considéré comme correspondant à la grande majorité des sables ferrifères présents au sein de l’ensemble de l’archipel. Sa particularité majeure réside dans sa réputation chez les maîtres ferrons à fondre facilement et à permettre de produire de la fonte plus aisément.

Ces deux appellations, héritées d’une longue tradition au cœur de la région du Chūgoku, ont été extraites de leur contexte régional pour souvent être employé à outrance afin de caractériser tous les types de sables ferrifères. Cette utilisation abusive eut pour effet de rendre plus confuse la caractérisation des sables. Cette confusion est d’autant plus grande que les termes de masa et d’akome étant les derniers termes traditionnels permettant de diviser le sable ferrifère en différents types. Il y a de fortes probabilités que d’autres termes aient existé dans d’autres régions, mais les travaux de Tawara Kuni.ichi permirent de faire passer ces deux appellations à la postérité. Par souci de tradition et de goût personnel, nombre d’auteurs préférèrent ainsi utiliser ces termes anciens.

              Parallèlement, un besoin de clarification scientifique se fit sentir et les premières caractérisations physico-chimiques furent établies.

2.2 – Caractéristiques géologiques des sables ferrifères :

Le premier travail majeur combinant analyse physico-chimique et recherches géologiques semble avoir été effectué par Hasegawa (Hasegawa, 1963). Celui-ci propose d’approfondir la caractérisation binaire traditionnelle (masa et akome) en les rangeant dans deux types de sables : les sables ferrifère acides (sansei酸性) et les sables ferrifères basiques (enkisei塩基性).

Les sables ferrifères acides sont alors appelés ainsi car issus de l’érosion de roches mères acides de type granite, granite porphyrique, ou encore granite biotite. Le taux de fer y serait élevé alors que les impuretés comme le titane et le phosphore entre autre y seraient concentrées en quantités infimes. Il serait typique des sables ferrifères du district de Hino日野 (département de Tottori), Nita仁多, Iishi飯石 ou encore Ōchi邑智 (département de Shimane ; Cf. Figure 3). Du fait de sa composition chargée de titano-magnétite (en fait généralement ilménite-magnétite), la proportion de fer peut y être facilement augmentée grâce à un tri à l’aimant du sable – permettant parallèlement de faire descendre la proportion de titane. Le masa serait donc un sable faisant partie des sables ferrifères acides.

Par opposition, les sables ferrifères basiques seraient alors appelés ainsi car issus de l’érosion de roches mères basiques de type basalte, andésite, aplite, diorite, ou encore granodiorite. Les impuretés y seraient concentrées en quantités plus importantes (notamment le titane) et le phosphore serait également en quantité plus notable. Il serait typique des sables ferrifères, désignés sous le terme d’akome, présents dans la région du San.yō (département de Hiroshima et Okayama). On en retrouverait également dans la région de Kuji久慈 (département d’Iwate), dans le district de Shimokita下北 (département d’Aomori), ou encore dans celui de Kumanai熊毛 (département de Kagoshima ; Cf. Figure 3). Les sables ferrifères ayant un taux de rutile (TiO2) supérieure à 7% (10% selon Ōzawa et Kakuda, Kakuda, 2010) ou ayant une forte proportion de minerais ferro-titane (contenant plus d’hématite que de magnétite) seraient également rangés dans cette catégorie. Dans le cadre de ces sables ferrifères, la possibilité de faire monter par tri à l’aimant le taux de fer au-delà de 60%, tout en diminuant le taux de titane, est beaucoup plus difficile que dans le cas des sables ferrifères acides. Ce phénomène résulte d’un taux de magnétite beaucoup plus faible.

Figure 3, Répartition des grands gisements de sables ferrifères actuels (d’après Shiomi, 2000)

On relève encore deux autres indices dans l’index de l’ouvrage de Kawase Masatoshi (Kawase, 1995b). D’une part, l’appellation masa est directement assimilée à la magnétite et l’akome, à l’hématite. Or, on l’a vu, d’après Hasegawa (Hasegawa, 1963), déjà, le taux d’hématite semble supérieur dans les sables basiques. D’autre part, Kawase reprend Hasegawa en précisant que le type masa, issu des roches mères acides (roches magmatiques), est dit pur car il s’agit de magnétites possédant très peu d’impuretés de titane, de soufre ou encore de phosphore, ce qui contribuerait à faire un bon acier. Le type akome en revanche contiendrait beaucoup plus de ces impuretés (Kawase, 1995b).

              De nombreux travaux ont été depuis entrepris pour tenter de catégoriser ces sables. Parmi ceux-ci, les travaux les plus récents sont ceux réalisés par Suzuki Mizuho鈴木瑞穂 (Suzuki, 2010), travaillant tout particulièrement sur l’analyse des sables ferrifères et des scories qui en découlent afin de fournir à l’archéologie japonaise les clés nécessaires à la compréhension des sites métallurgiques. Ici aussi, la différenciation s’effectue dans l’analyse au niveau de la présence/absence de titane et de l’acidité ou la basicité de la roche mère.

Néanmoins, les analyses diffèrent alors du fait de la prise en compte de l’intégralité du sable au moment de son prélèvement. Pour un seul échantillon de sables ferrifères, ce sont en effet deux tableaux d’analyses qui sont donnés. L’un présentant l’analyse de ce qui a été prélevé par aimantation, l’autre un tableau analysant les éléments non magnétiques restant de l’échantillon. Or, les analyses précédentes issues des autres publications ne présentaient pas cette rigueur (par exemple Hasegawa, 1963). On était souvent en présence d’échantillons dont la sélection avait déjà plus ou moins été raffiné par un procédé d’aimantation, ou encore plus ou moins lavé. L’analyse cumulée des données des deux tableaux proposée par Suzuki pour avoir une idée globale de l’échantillon, permet alors d’observer de manière frappante les différences citées plus haut entre les deux types de sables.

              Ainsi, un premier type de sable est originaire de roches granitiques. Il a pour caractéristiques majeures de présenter un taux cumulé de TiO2 relativement faible et un taux cumulé de zircone (ZrO2) relativement élevé. La part de fer dans le prélèvement magnétique y est importante, ce qui pourrait contribuer à améliorer le rendement si le sable était sélectionné par aimantation.

 Total FeSiO2Al2O3CaOMgOK2ONa2OMnOTiO2Cr2O3P2O5VZrO2
Magnétique67,252,420,580,760,340,050,040,120,760,120,170,270,24
Non magnétique7,9044,306,7310,425,380,741,810,326,690,020,240,127,71

              Concernant le deuxième type de sable, originaire de roches magmatiques de type majoritairement andésite, il a pour particularité de présenter un taux cumulé élevé de TiO2, un taux cumulé élevé de Magnésium (MgO), et un taux cumulé relativement élevé de phosphore (P2O5). La part de fer dans le prélèvement non magnétique est conséquente. Comparé à l’échantillon précédent issu de l’érosion de roches granitiques, la sélection par aimantation apporte des résultats plus faibles.

 Total FeSiO2Al2O3CaOMgOK2ONa2OMnOTiO2Cr2O3P2O5VZrO2
Magnétique52,076,412,481,033,370,050,100,5911,570,050,440,240,06
Non magnétique18,8838,585,204,8712,500,260,950,625,150,010,200,070,57

              Ce type d’analyse est complété par Suzuki à l’aide de descriptions et de caractérisations des différents éléments composant les échantillons.

Ainsi, dans les sables d’origines granitiques, on distingue d’une part, dans le prélèvement magnétique, de rares feldspaths plagioclases associés à d’innombrables nodules d’hématites et surtout de magnétites. Ce dernier élément notamment explique qu’une bonne part du fer contenu dans un échantillon ne demeure que dans le prélèvement magnétique. Le prélèvement non magnétique quant à lui révèle des feldspaths plagioclases, du zircon, du quartz, des amphiboles ou encore des titanites – aussi appelé sphène (Suzuki, 2010).

Les sables originaires des roches magmatiques de type andésite présentent dans le prélèvement magnétique des pyroxènes associés à des minerais ferro-titane. Quelques titano-magnétites sont également présentes. Ceci explique là encore le taux de fer plus faible suite à la sélection par aimantation, puisque les minerais ferro-titane ne sont pas magnétiques (ces derniers ont été piégés dans la masse au moment de l’aimantation). De plus, on a également ici l’explication du taux plus élevé de titane, puisque cet élément est directement associé au fer au sein du même minéral. Le prélèvement non magnétique révèle quant à lui des feldspaths plagioclases, des amphiboles, des pyroxènes, et encore du minerai ferro-titane (ce dernier en nombre assez conséquent).

Ces travaux (originellement réalisé avec des sables prélevées dans le Kyūshū) ont pu être éprouvés à l’ensemble du Japon, permettant d’établir un début de généralisation de cette caractérisation à l’ensemble de l’archipel (Suzuki, 2010).

Les sables ferrifères proviennent donc de l’érosion des roches magmatiques et des roches granitiques qui ont pu se mettre en place suite à l’orogenèse de l’archipel. Au Japon, ces roches sont principalement composées de minerais ferro-titanes (minerais comportant à la fois du fer et du titane) et de titano-magnétites (magnétite Fe3O4 associée à une ulvöspinelle TiFe2O4). En subissant l’érosion du vent et de l’eau, elles se délitent et libèrent, principalement dans les eaux de ruissellement qui les transportent, des petits nodules d’hématite (Fe2O3), de magnétite (Fe3O4), de rutile (TiO2) ou encore d’ilménite (FeTiO3). Ces nodules se redéposent par la suite en formant des bancs de sable sur les ruisseaux, les fleuves, les lacs, les estuaires ou encore les littoraux.

Il semble donc désormais assez clair que les sables ferrifères ressortent de deux grandes catégories :

  • d’une part, les sables originaires des roches granitiques (dont le type masa fait parti), avec une présence massive de titano-magnétites.
  • d’autre part, les sables originaires des roches magmatiques de type andésite (dont le type akome fait parti), avec une présence majeure de minerais ferro-titane.

Cependant, la simplicité de compréhension de cette classification très générale ne permet malheureusement pas de distinguer les innombrables caractéristiques locales de chaque département, voire chaque lieu d’extraction. Une étude poussée des différentes caractéristiques locales n’a pour autant jusqu’à présent jamais encore été mené à bien. Seuls quelques forgerons de sabre, comme Amata Akitsugu天田昭次 (forgeron de sabre trésor national vivant ; Amata, 2004), ont pris du temps pour tester la réduction de différents types de sable récoltés à travers tout le pays et les analyser à la lumière de leur marteau. C’est-à-dire que le forgeron éprouve le matériau et en comprend ses caractéristiques en le forgeant et en interprétant la sensation, le retour d’information étant donné par la manière dont le métal a réagi à l’impact, information que le forgeron compare alors avec ses expériences et ses ressentis précédents.

Aussi, on ne s’étonnera pas de lire dans l’ouvrage d’Amata qu’en fonction du sable ferrifère, la qualité et les caractéristiques de l’acier produit sont différents et se reflètent alors dans la lame une fois finie (Amata, 2004) :「原料が違えば鉄も違う、鉄が違えば刀も違う」(« Si la matière première diffère, le fer obtenu diffère. Et si le fer diffère, le katana diffère aussi »).

Ce type de connaissances se retrouvait aussi très certainement dans les ateliers de réduction, où c’est alors le maître ferron qui détenait ce savoir, maitrisant les conditions nécessaires à la réduction des différents sables ferrifères locaux en fonction de leur réaction au feu et à la mise en présence de charbon de bois. Ces savoirs, issus d’un enseignement par les gestes sur lesquels nous reviendront plus loin permettaient de bénéficier d’une compréhension intime de la matière afin d’en obtenir ce que l’artisan souhaitait.

Ainsi, chaque région recèle son propre type de sables ferrifères auxquels correspondent certaines caractéristiques qui vont, en premier lieu, leur permettre d’être plus ou moins facilement réduit en acier. En second lieu, cet acier possède des caractéristiques propres qui passeront dans la lame et lui confèreront des propriétés particulières tel que couleur et texture du métal par exemple.

En outre, il convient également d’insister sur les précautions à prendre au moment des prélèvements, précautions qui ne sont ou ne peuvent pas toujours être respectées. Les données fournies par les analyses sont susceptibles de varier suivant le degré de lavage et de triage des sables ferrifères. Ainsi, comme le remarque Le Coze (Le Coze, 2005), les sables ferrifères non lavés recèleront des taux de fer de l’ordre de 5%, alors que des sables ferrifères lavés auront des teneurs en fer avoisinant 50 à 60%, tandis que les teneurs en silice, en chaux et en magnésie chutent de manière notable. Il est ainsi difficile d’établir une classification systématique du type de sables employé sur les sites archéologiques, vu que les prélèvements sont effectués sur des échantillons ayant déjà subi un traitement, afin d’être utilisé dans le fourneau (Le Coze, 2005).

2.3 – Localisation majeure des différents sables ferrifères

Les sables ferrifères sont originaires de dépôt réalisés à différentes époques remontant, pour les placements les plus anciens, au Paléozoïque, au Mésozoïque et au Tertiaire. De manière générale, les dépôts exploités les plus fréquents furent ceux remontant cependant à des périodes plus récentes telles le Quaternaire, le Pléistocène et l’Holocène (Hasegawa, 1963 ; Kawase, 1995b).

Il existe ainsi deux grandes catégories de gisements de sables ferrifères au niveau géologique (Cf. Figure 4) :

  • Dans le premier cas, localisés dans les lits de rivières, ou au fond des lacs (kawa satetsu), sur les littoraux, au sein ou en surface des dunes de bords de mer, ou encore au fond de la mer (hama satetsu), ces sables ferrifères sont regroupés sous le nom de chūsekisei satetsu沖積世砂鉄 (« sables ferrifères de type alluviaux »). Ils constituent le groupe de gisements formés le plus récemment et, facile d’accès, ont donc été les premiers à être utilisés au Japon du fait de leur facilité d’extraction.
  • La deuxième catégorie est formée des gisements localisés principalement dans les collines et montagnes, y constituant des filons plus ou moins importants. Ce sont les gisements les plus anciens, non encore déplacés par l’érosion, et sont regroupés par les géologues sous l’appellation de yama satetsu山砂鉄 (sables ferrifères de montagne). Ces derniers ne commenceront à être exploités qu’à la toute fin de l’époque médiévale.
Figure 4, Gisements de sables ferrifères dans le paysage japonais (D’après Hasegawa, 1963)

D’après les travaux de recherche d’Hasegawa sur l’état des gisements de sables ferrifères au Japon au XXe siècle, on trouve des sables dans quasiment chaque région de l’archipel (Hasegawa, 1963 ; Cf. Figure 5 et 6).

Figure 5, Aire de répartition des granites riches en ferro-titane et en magnétite (d’après Takahashi, 1999)
Figure 6, Carte de répartition des sables ferrifère (en sombre : riches en magnétite ; en clair : riche en ferro-titane ; Wakō Hakubutsukan, 2001)

A Kyūshū, on peut ainsi citer les départements de Kagoshima et Ōita pour des sables de type hama satetsu. Alors que les départements de Fukuoka, de Kumamoto et de Saga sont plutôt majoritairement dotées de sables de type kawa satetsu.

              Dans le Shikoku, les sables ferrifères semblent assez pauvres (entre 30 et 50% de taux de fer) et les gisements assez faibles. Les concentrations jugées intéressantes par Hasegawa se situent essentiellement dans les départements de Kōchi et de Kagawa[1].

              Dans la région du Chūgoku, rien que dans les deux départements du Tottori et du Shimane, plus de 30 gisements exploités sont rapportés concernant des sables de type hama satetsu. Les sables de type kawa satetsu sont également encore beaucoup exploités.

Dans l’ancienne province d’Izumo, Hasegawa souligne l’importance des gisements de kawa satetsu et de yama satetsu, sans pour autant émettre de chiffres (Hasegawa, 1963). Il s’agit de la région où la technologie du tatara s’est maintenue le plus longtemps au Japon, et il est désormais assez connu que cette région extrayait beaucoup de sables ferrifères. La région constitue vraisemblablement l’un des plus gros gisements de sables de tout l’archipel.

             Dans le Kinki sont rapportés quelques gisements dans les départements de Nara et de Mie avec des gisements de type yama satetsu et kawa satetsu.

              Dans les régions du Tōkaidō et du Hokuriku, ce sont les départements de Tōyama (hama satetsu, kawa satetsu) et d’Ishikawa (hama satetsu) qui attirent l’attention avec, dans le premier cas, des gisements jugés important et, dans le deuxième cas, plusieurs gisements de petites échelles.

              Dans le Kantō, le département d’Ibaraki est certainement le département le plus fourni en yama satetsu et du hama satetsu. Les départements de Chiba, de Tōkyō, de Kanagawa et de Niigata recèlent quelques gisements da hama satetsu mais en quantité infimes. Enfin, les départements de Gunma et de Yamanashi recèlent quelques sables de type yama satetsu, kawa satetsu.

              Dans le Tōhoku, enfin, le département d’Aomori recèle d’importants gisements de yama satetsu et de hama satetsu. Les départements d’Iwate, de Fukushima, de Yamagata et de Miyagi sont pour leur part constituées de gisements de kawa satetsu et de hama satetsu en plus petite quantité.

              Ces recherches concernant les différents gisements de sables menées par Hasegawa ont le défaut de se concentrer essentiellement sur les gros gisements, chiffré en plusieurs centaines voire millier de tonnes, exploitables encore par l’industrie du XXe siècle. Cependant, même si les preuves archéologiques manquent encore, il va de soi qu’aux époques antérieures à la période moderne, le marché économique fonctionnait différemment et ainsi seuls les sables susceptibles de fournir un acier acceptable à moindre coût furent recherchés.

Aussi, il convient d’une part, de localiser les lieux de formations des sables suivant leurs caractéristiques et, d’autre part, de les confronter à la localisation des sites archéologiques. En effet, toujours pour des raisons économiques, les fourneaux devaient systématiquement se trouver très proches des lieux d’extractions et de collectes des sables, épargnant temps et coût des transports.

Un autre paramètre était également à prendre en compte : la végétation nécessaire à l’obtention du combustible pour former du charbon de bois. Or, on a pu voir en introduction que le Japon était loin d’être dénué de forêts puisque son territoire en est couvert à près de 67%. Cependant, si toutes les essences d’arbres peuvent potentiellement produire du charbon de bois, les qualités de ce charbon varient suivant les essences originelles et ils semblent que les Japonais aient préféré certaines essences à d’autres. La proximité de ces essences dans les parages des fourneaux a pu donc également jouer un rôle dans l’implantation des sites. Nous reviendrons sur ce point en abordant la question du charbonnage.

              Il nous faut alors reprendre la classification des sables d’après leur roche mère. Ce qui a pour mérite de clarifier également, comme vu rapidement précédemment, la répartition de ces deux types de sables (Cf. figure 43).

              Dans le premier cas, les roches mères granitiques notamment à forte teneur en titano-magnétite se concentre dans la zone nord de Kyūshū, le san.in.dō et dans l’ancienne province du Mutsu陸奥.

              Dans le deuxième cas, les roches mères de type andésite à forte teneur en minerai ferro-titane se trouvent localisé à Kyūshū, notamment dans les départements d’Ōita et de Kumamoto ; dans une petite zone du département de Tottori ; dans le Kantō ; dans le Hokuriku et le Tōsandō.

              Si on compare maintenant ces données à une carte de répartition des sites archéologiques au cours des différentes périodes (Cf. Figure 44, p.99), on peut obtenir par extrapolation une vue d’ensemble de l’évolution de l’emprise des sites d’extraction du minerai dans l’archipel.

2.3.1 – Evolution dans l’implantation des sites :

Dans l’état des connaissances actuelles, on peut effectivement observer l’évolution de l’implantation des sites de réductions, permettant de se faire une idée de l’emprise des sites d’extraction les avoisinant.

Il convient néanmoins de garder en mémoires que ce type de données est fonction de l’actualité des découvertes archéologiques, et pourrait très bien être modifié dans le futur par la découverte de nouveaux sites.

Ainsi, au cours de la période Antique, l’utilisation des minerais de fer rocheux constitue le paramètre majeur dans la répartition des sites.

On note alors une implantation des ateliers dans des zones qui semblent dénués de ressources conséquentes de sables ferrifères (Mimasaka, Nord de Okayama, Nord de Kyūshū, pourtour du lac Biwa). Ces sites employant des minerais de fer rocheux vont par la suite soit disparaître, soit finir par exploiter plus ou moins rapidement les faibles ressources présentes de sables ferrifères avant de disparaître.

D’autres sites, liés exclusivement à l’exploitation des sables, induisent des concentrations de sites dans la plaine du Kantō et dans la région du Hokuriku. Les concentrations d’ateliers dans le Tōhoku enfin, si elles peuvent correspondre à la proximité de gisements de sables, sont plus généralement assimilées à l’implantation des infrastructures de soutien des armées mises en place pour la pacification des Emishi.

On observe ainsi au cours de cette période antique une disposition en fonction de la proximité des matières premières, mais aussi des centres politiques (d’où la concentration majeure dans le Kinki, où apparait le pouvoir impérial).

              Au cours de la période médiévale, l’arrêt de l’exploitation des minerais de fer rocheux en même temps que la fin de la pacification du Tōhoku change la donne au niveau de la répartition des sites. A partir de la fin du IXe siècle en effet, le Kinai, les régions du Mimasaka, d’Okayama, de Fukuoka, du Kantō et du Tōhoku sont délaissés au profit de deux zones majeures.

Figure 7, Carte de répartition des sites de réduction du IXe à la fin du XVIe siècle

D’abord, à Kyūshū, la zone correspondant aux départements d’Ōita et de Kumamoto est une zone comportant des sables ferrifères en assez grandes quantités. Cette caractéristique a dû permettre le prolongement des activités métallurgiques dans la région. Les sites semblent néanmoins disparaître passé le XIIIe siècle.

Ensuite, l’autre concentration majeure se localise dans la région du Chūgoku (département de Shimane, Tottori, Hiroshima et partie ouest du département d’Okayama). Cette concentration est liée à la présence massive de gisements de sables ferrifères dans ces régions, ainsi que de la proximité de la mer intérieure de Seto, permettant un transport rapide des productions en direction de Kyūshū ou du Kinai.

Une légende, concernant Kanayago no kami金屋子神[2], évoque sa venue dans la région d’Izumo, depuis la province du Mimasaka (Tetsu no michi, 2004). Elle aurait alors enseigné aux habitants de l’Izumo les techniques de collecte des sables ferrifères et leur technique de réduction.

Bien qu’il s’agisse de légendes, on peut raisonnablement supposer que quelques habitants de la région du Mimasaka, spécialisée dans les opérations de réduction, aient migré dans l’Izumo suite aux réserves limités des gisements sur place ou encore suite à une injonction du pouvoir en place, pour continuer à travailler là où les sables se trouvaient plus abondants.

Quoi qu’il en soit, cette concentration dans le Chūgoku, induit qu’au cours de la période médiévale, la région devient clairement le pôle majeur de production du fer dans l’archipel, sous-entendant également vraisemblablement un réseau d’échange pour fournir les zones ne disposant pas de sites de productions de fer.


[1] Rappelons qu’il traite de gisements exploitables par l’industrie du XXe siècle et donc économiquement viable pour celle-ci – avec des concentrations importantes.

[2] Les Kami sont des esprits divins vénérés dans la religion Shintō. Le Kami dont il est question ici est un Kami féminin, encore vénéré actuellement dans la région du Chūgoku, qui préside à l’opération de réduction.

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