Localisation des forges par l’étude des sabres

A partir de la période médiévale, il s’avère que bon nombre de sabres portent des signatures (mei 銘) sur leur soie.

Figure 1, Mei gravé sur la soie d’un sabre. Ici : 勢州桑名住村正 (Muramasa, résidant à Kuwana, dans la province d’Ise). Il s’agit donc du forgeron nommé Seshū Muramasa qui a fabriqué cette lame au XVIe siècle.

Contrairement aux techniques d’extraction et de réduction, où l’absence de documents anciens nous obligeait à nous concentrer sur les sites archéologiques, la forge de sabres laissa ainsi des indices important par le biais de ces signatures qui indiquent systématiquement le nom du forgeron et très souvent la province où la lame fut réalisée.

Aussi, l’analyse de la provenance des lames fait partie intégrante des expertises menées par les chercheurs spécialisés en tōkengaku刀剣学 (domaine d’étude des sabres au Japon). Ceux-ci ont ainsi pu constituer un recensement des différents forgerons et de leur lieu de production, corroboré par les caractéristiques des lames. Cette approche est toutefois limitée dans la mesure où elle ne permet de recenser que les forgerons dont les sabres seraient parvenus jusqu’à nous et porteraient le nom de leur fabricant. Certains sabres non signés parviennent alors à être attribué à des forgerons déjà connus suivant des critères très précis, mais ces expertises ne permettent pas d’identifier l’œuvre d’un forgeron dont le nom n’aurait pas été transmis.

              Ce travail d’expertise a débuté à la fin de la période médiévale avec un travail des polisseurs sur la constitution d’une connaissance presque encyclopédique des lames. Ceci afin d’y reconnaître, sans même voir la signature inscrite sur la soie de la lame, le travail de tel ou tel forgeron. Accessoirement, ce travail permettait également de différencier le travail d’un artisan renommé, d’une copie réalisée dans un but mercantile et dont on retrouve des traces depuis le début de la période médiévale (Nagayama, 1997 ; Ogasawara, 2000)

Cette connaissance pointue des caractéristiques de chaque lame suivant les forgerons est un des piliers de l’apprentissage du métier de polisseur. Celui-ci devait en effet polir et aiguiser la lame, sans dénaturer les caractéristiques intrinsèques de celle-ci. Ce travail donna donc lieu à la parution d’ouvrages recensant des sabres, associés à une description minutieuse du détail des lames dont le plus ancien encore existant est le Kanchi.in bon meizukushi 観智院本銘尽 (Recueil de signatures du Kanchi.in) daté de 1423.

Figure 2, Extrait du Kanchi.in bon meizukuri. On distingue bien en haut des pages la forme des soies des lames et la signature reproduite sur chaque soie.

C’est sous l’impulsion de cette approche qu’est alors apparue l’appellation de période Kotō古刀, « période des anciens sabres »[1], pour la différencier de la période Shintō新刀, « période des nouveaux sabre », émergeant au début du XVIIe siècle[2].

La période Kotō est alors réputée pour être caractérisée par cinq traditions de forge, correspondant à des régions où la production de lame fut particulièrement importante. Étudier ce type de données nous permet alors d’avoir une certaine image de la localisation des forges de sabre pour la période médiévale.

L’un des points donné pour caractéristique de l’époque des anciens sabres est donc la constitution de ces cinq grandes traditions[3] techniques (gokaden 五ヶ伝) de forge des sabres auxquelles sont rattachés les travaux de la majorité des forgerons de sabre de l’époque[4].

On trouve alors, dans l’ordre chronologique d’apparition de ces styles : la tradition Yamato (Yamato-den 大和伝), la tradition Yamashiro (Yamashiro-den 山城伝), la tradition Bizen (Bizen-den 備前伝), la tradition Sōshū, aussi appelé Sagami (Sōshū-den 相州伝) et la tradition Mino (Mino-den 美濃伝). Ils prennent leur nom de la région d’où ils furent originaires.

Récemment, des études (Osafunechō shi, 2000 ; Inada, 2006) basées sur l’identification et la localisation des forgerons de sabres d’après les signatures et les données figurant dans les registres, permirent alors de vérifier l’importance de ces 5 provinces en fonction du nombre de forgerons identifiées (Cf. Figure 3).

On notera qu’au cours de ces études, 147 forgerons n’ont pu être localisés. Au total, pour l’ensemble de la période, ce sont ainsi 15296 forgerons qui ont pu être recensés. Les provinces de Bizen, de Mino et de Yamato se démarquent bien avec respectivement 4005, 1269 et 1025 forgerons. Les provinces de Yamashiro (847 forgerons) et surtout de Sōshū (438 forgerons) sont en revanche loin de se démarquer, par leur nombre de forgerons, d’autres régions comme les provinces de Bichū備中 (933 forgerons), Bungo豊後 (637 forgerons), Satsuma薩摩 (587 forgerons) ou encore Bingo備後 (565 forgerons). On retrouve en fait des forgerons de sabres sur l’ensemble des trois grandes îles que sont Kyūshū, Shikoku et Honshū. La production de sabres ne se cantonnait donc pas simplement à 5 provinces comme on pourrait le croire suite à l’appellation des cinq traditions.

Figure 3, Carte de répartition des forgerons de sabre pour la période Kotō

De cette répartition des forgerons identifiés se dégagent une autre vérité intéressante. A l’Est, si l’on exclut les forgerons des provinces de Mino et de Sōshū, le nombre de forgerons de sabres ne représente que près de 10% du total comptabilisé. Les chiffres montent à près de 22% en intégrant les provinces de Mino et de Sōshū. En revanche, les provinces de l’Ouest du Japon ont donc abrité près de 80% des forgerons de sabres (dont la production nous est parvenue ou a été recensée dans les registres d’époque) au cours de la période médiévale.

D’une certaine manière, cette répartition semble coïncider avec l’absence de sites de réduction à l’Est à partir du XIIIe siècle, présentant alors une concentration sur la région du Chūgoku. La proximité des sites de production de fer a pu donc jouer un premier rôle important dans cette implantation.

Ce paramètre n’est cependant pas totalement décisif puisque les régions d’Aki, d’Iwami et d’Izumo, qui sont les plus productrices en fer pour l’ensemble de la période, s’avèrent receler au final assez peu de forgerons comparées à d’autres provinces proches.

Une autre explication de ce déséquilibre sur la répartition des forgerons de sabres pourrait être la répartition de la population japonaise elle-même et, par conséquent, le nombre de clients potentiels pour les forgerons.

Il demeure très difficile d’estimer la population à l’époque mais Pierre François Souyri (Souyri, 1998) fait état de quelques calculs dans son ouvrage sur le Japon médiéval, Le Monde à l’Envers. Sans nécessairement parler de chiffres, les populations du Kinai et du Kantō, où sont localisés respectivement la cour impériale et le bakufu (gouvernement militaire du Shōgun), sont ainsi estimés être les régions où la population se trouvait la plus importante (près de 40% de la population). En outre, la mer intérieure du Japon et le littoral de l’île de Honshū qui la borde (l’axe de la San.yōdō) constituait un axe de communication et de passage majeur pour la période médiéval. La proximité des sites de réduction renforçait d’autant plus l’intérêt de la région. Bizen étant relativement proche de la cour impériale, le choix de l’implantation sur place était parfaitement stratégique, d’un point de vue économique.

Il semble alors d’après les chercheurs (Kapp et al., 1987 ; Fukunaga, 1995 ; Nagayama, 1997) que les principales techniques de forge furent originellement mises en place dans les cinq provinces initialement citées. Les traditions techniques se seraient alors propagées au gré de déménagements forcés (à l’appel d’un seigneur) ou voulus de forgerons. Nombre de forgerons ayant appris à l’origine les techniques de forge dans l’une des cinq provinces sont ainsi rapportés avoir déménagé dans d’autres régions et enseigner leur art sur place (Nagayama, 1997).


[1] Désigne une période déterminée arbitrairement de 987 à 1596 (parfois 1599 suivant les chercheurs).

[2] Périodisation débutée par Kamata Natae鎌田魚妙, qui proposa pour la première fois les appellations de « période des sabres anciens » et de « période des sabres nouveaux », dans son livre le Shintō bengi新刀辨疑, paru en l’ère An.ei (1722-1781). Les spécialistes ont donc repris ses appellations en les approfondissant afin de périodiser l’histoire du sabre japonais.

[3] Le terme de tradition désigne un ensemble de caractéristiques des lames (correspondant à la mise en place de variantes techniques) propre à une école de forge originellement localisée dans une province précise.

[4] Il est à noter qu’une sixième catégorie existe pour classer les sabres ne disposant pas de signature et dont le forgeron n’a pu être identifié ou n’a pu être classé dans l’une ou l’autre tradition car son travail cumule les caractéristiques de plusieurs écoles : ces sabres sont alors désignés sous le terme de Wakimono脇物.

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