
Le Kogarasu maru 小烏丸
et
le kissaki moroha zukuri 鋒両刃造
Connaissez-vous le Kogarasu maru 小烏丸 ?

C’est un sabre un peu atypique mais très célèbre au Japon. Il aurait été forgé au tout début du IXe siècle par un forgeron appelé Amakuni 天国 et s’avère être le plus vieux sabre qui aurait porté la signature de son forgeron au Japon.
De très belle facture, il est présenté comme l’un des premiers sabres typiquement japonais et s’écartant des traditions continentales. Il possède cependant une particularité de taille : il est à un seul tranchant de la garde au milieu de la lame et se transforme en double tranchant, du milieu de la lame à la pointe, tout en ayant déjà acquis la courbure si caractéristiques des sabres japonais ultérieurs. Cet morphologie de lame est décrite comme étant en kissaki moroha zukuri 鋒両刃造 (« construction en pointe à double tranchant »).

Trésor familial du clan Taira 平, qui deviendra l’un des clans les plus influents et puissants au XIIe siècle, le Kogarasu maru est supposé avoir été apporté au VIIIe siècle à l’empereur, par un grand corbeau à trois pattes, un yatagarasu 八咫烏 (envoyé habituel des kami et un des symboles du Japon, [voir l’article sur les tengu pour en savoir un peu plus]) originaire du sanctuaire d’Ise, pendant le règne de l’empereur Kanmu (737-806).

Cette légende lui aurait donné son nom de « kogarasu » (« petit corbeau ») – « maru » étant une appellation souvent utilisée pour nommer animaux de compagnie ou objets en sa possession (armes, bateaux, avions…).
Il aurait ensuite été offert en cadeau en 939 par l’empereur Suzaku 朱雀, à Taira no Sadamori 平貞盛 ( ? – 989), général en chef des armées dans la lutte contre les populations Emishi du Nord-Est du Japon, puis de là, supposé disparu à la fin du XIIe siècle, il réémergea à la fin du XVIIIe siècle dans les collections du seigneur de l’île de Tsushima 津島. Il avait été en fait transmis de génération en génération parmi les descendants du clan Taira. Il fut ensuite acquis par l’empereur Meiji 明治 en 1882 et fit alors parti des collections impériales, avant d’être remis au musée national de Tōkyō.

Taira no Sadamori 
Empereur Meiji
A noter que le Kogarasu maru retrouvé au XVIIIe siècle portait toujours des traces de la signature du forgeron, d’après les relevés de l’époque, alors que sur la lame acquise par l’empereur Meiji, cette signature n’est plus visible, ce qui laisse à penser à certains spécialistes que la lame ne serait pas la même.

Relevé du Kogarasu maru à la fin du XVIIIe siècle 
Relevé du Kogarasu maru actuel
Sa plus grande particularité est donc sa forme en kissaki moroha zukuri.
Il ne s’agit pas du seul sabre de ce type existant. Le Shōsōin 正倉院 (ancien grenier d’un temple bouddhiste réutilisé, dès le VIIIe siècle, en entrepôt mis sous scellé pour les collections impériales) en recèle ainsi 7 sabres, estimés datés du VIIIe siècle.

Le Shōsōin 
Sabre droit mais en kissaki moroha zukuri entreposé au Shōsōin
D’autres armes présentant la même forme et remontant au IXe siècle avaient également été déposées en offrande notamment dans le temple du Kiyomizudera de la ville de Katô (Hyôgo) : elles portent le nom de « Sohaya » 騒速, et présentent une courbe naissante au niveau de la poignée.

Sohaya 
Sohaya 
Sohaya détail 
Sohaya détail
Cette morphologie des lames ne se retrouvent que sur cette période (des lames ultérieures reprendront en fait épisodiquement ces lames en copie). Les spécialistes s’accordent généralement pour y voir la marque d’une phase de transition entre le sabre droit de l’infanterie des périodes précédentes, et le sabre courbe, utilisé ultérieurement par l’archerie montée.

Cette modification est supposée liée à l’évolution des combats qui se déroulaient dans le Nord-Est contre les populations Emishi 蝦夷 (principalement des guerriers montés, munis de sabres légèrement courbés au niveau de la poignée : les warabite tō 蕨手刀). La courbure devait permettre d’améliorer les coups de taille, notamment depuis un cheval, quand à la pointe à double tranchant, elle est supposée avoir permis de favoriser l’estoc.

Si les premières lames de type kissaki moroha zukuri n’étaient à double tranchant que sur le dernier 1/5e ou 1/4 de la lame (voir le Sohaya), le Kogarasu maru présente un double tranchant sur la moitié de la longueur de la lame. Il constitue donc une lame assez unique, conservée en très bon état, considérée comme l’une des premières lames exclusivement japonaises, et surtout la première signée par un forgeron.
Sa célébrité contribua au fait que la morphologie en kissaki moroha zukuri continua dans les époques ultérieures d’être épisodiquement imitées, notamment à partir du XIXe siècle, peu après sa redécouverte.

A noter que dans le film chinois « Les Guerriers de l’empire céleste », l’acteur japonais Nakai Kiichi, qui y joue un émissaire japonais dans la Chine des Tang, est armé d’un sabre copié également du Kogarasu maru.

J’en ai donc fini ici avec la présentation du Kogarasu maru et je pense que j’écrirais plusieurs articles sur différentes lames célèbres par la suite.
